lundi 26 avril 2010

A Nassogne - Le treizième jour

Didier de Lannoy
A Nassogne
sous-titré Presque un mois chez Gougoui Kangni
roman,
avec des personnages réels, se passant en un lieu précis, à une époque déterminée
2005-2006
Extraits

-----------------------------------------------------------------------------------------------------



Le treizième jour


Six heures moins le quart. Je me brosse les dents, je me passe un peu d’eau sur le visage et je commence à taper (achever de rendre compte de la journée d’hier avant d’être assailli par les nouvelles du jour). En pagne (ou, plus exactement, avec une serviette de bain attachée en pagne autour des hanches). Des oiseaux se chauffent la voix et répètent leurs gammes (comme le trompettiste qui habite le dernier étage de la maison à côté, au n°19 de la rue Maes) (le copain de Georges, celui qui se trouve au dessus de l’appartement de la fille

- Bandecon !

d’un pasteur hongrois bien connu de la justice royale, non ?). Je fume. Je tousse. J’éternue.

- Et tes médicaments douchka ?

- Je n’ai pas le temps de m’occuper de ça, petite chérie. J’ai trop à faire !

Mais je me suis levé peut-être un peu trop tôt, j’ai de gros cernes sous les yeux, je n’ai pas la forme et je me sens encore un peu fatigué. Je bois une tasse de café, je m’étends sur le lit et je reprends mon polar là où il m’a quitté (quand je me suis endormi dans l’après-midi d’hier ça ne se passait pas trop bien, je n’arrivais pas à identifier clairement le méchant, le bon et la bonne, on me cachait des choses… et tu n’étais pas là pour me donner un coup de main)… Ça va me réveiller…

- Tu ne pourrais pas me faire un bref résumé de ce qui s’est déjà passé, petite chérie ?

Ana ne peut pas. Et d’ailleurs ça l’énerve (ça lui vénère les nerfs !). Et elle déteste regarder un film à la télévision, couchée à côté de moi, dans notre chambre-mansarde (avec interphone, téléphone et télévision, quand même !) (et mon bureau-mansarde, avec l’ordi, juste à côté, quand même !) pendant que je lis Le Soir (pour la troisième fois de la journée) ou Vlan.

- Tu ne comprends jamais rien à rien. Il faut toujours tout t’expliquer, bandecon. Et puis cesse de lire ton journal, ça fait du bruit !

- De mon temps, petite chérie, dans les vieux westerns de série B, les méchants avaient toujours un chapeau noir et n’étaient jamais rasés…

- Je n’ai que faire de tes souvenirs d’ancien combattant, bandecon ! La guerre de quarante est terminée ! Plus personne ne cherche à découvrir l’Amérique ! Ce sont les Chinois qui ont gagné ! D’ailleurs Gougoui te l’a déjà dit, non ? Et que, même au grand marché de Lomé, les Nana Benz sont en passe d’être supplantées par les Chinois dans le commerce des pagnes, non ?

Gougoui m’informe qu’Ana a encore téléphoné. Très tôt.

J’essaie de sauver la réputation de ma petite chérie.

- C’est sans doute à cause de Kabeya. Il prend l’avion ce matin pour Kinshasa (a-t-elle pensé à lui vendre un bouquin de Kankwenda ?). Kabeya ne pouvait pas s’en aller (Anaaa !) sans la réveiller pour lui dire au revoir !

Elle a téléphoné aux aurores et est tombée sur Gougoui qui venait à peine de se rendormir.

- Mais, Gougoui, je croyais que tu te réveillais à cinq heures du matin !

Elle a dit qu’elle allait rappeler plus tard.

Cette fois-ci, je n’essaie même plus de sauver la réputation de ma petite chérie.

- Tu parles, Ana est sûrement retournée dans son lit. Et d’ailleurs, si ça se trouve elle a passé une nuit blanche à papoter avec Kabeya. Et avec Rachou et avec Ben « Popotin » (et Shlomo ?). Et avec Marie-José. Et avec Anne-Louise. C’était un vendredi ! Elle devait être complètement pétée ! Et quand elle est pétée, elle oublie de se mettre quelque chose dans l’estomac, danse devant le miroir de la salle à manger et téléphone au monde entier (d’une voix pâteuse)

- J’ai quand même cru entendre qu’elle a contacté Moura et que celle-ci lui a dit avoir écopé d’une suspension de deux mois.

- Elle s’en tire à bon compte, Moura ! Parce que c’est une femme accomplie, jolie, élégante et avec de bonnes manières ! Et qu’elle n’habite pas la banlieue ! Si elle avait été un mec, un jeune, un black, un beur…Si elle avait habité Montfermeil, Clichy-sous-bois ou Bobigny…

Kudjo passe avec une pioche, une bêche et une houe. Bien coiffé. Pas au sécateur. Je lui demande s’il est allé se faire couper les cheveux à Badja (je ne te donnerai pas la réponse, ah !) (Kossi, lui, quand il se fait couper les cheveux, c’est pour « diminuer les maux de tête » !) Il enlève une souche dans le parking. Sur laquelle il arrivait que des gens butent.

Fo Bomboma est allé, ce matin, chercher des choux. Dans un village situé à proximité de Badja.

- Et comment va Lucia ?

- Ella va mieux, Papa Didier. On l’a injectée.

Kossi balaie, sarcle, plante taille. Kossi a un champ mais il aime mieux travailler comme jardinier. Il préfère avoir un salaire fixe et faire bosser sa femme et d’autres personnes sur son champ. Cultiver, ça rapporte de l’argent, mais pas toute l’année.

Une fourmi se glisse entre deux orteils de mon pied droit. Et me pique, hic ! Les fourmis ne transmettent pas le paludisme ? Ni le sida ?

Kafui a fini de faire le ménage dans ma chambre-bureau (elle change de draps) (et pourtant je ne dors même pas dessous !) (et je n’oserais pas me masturber dans les draps du château !) (elle change aussi le bouquet posé sur la table de nuit tous les deux jours). Je retourne bosser, bosser, bosser…

Onze heures. Il serait temps que j’aille me raser, me laver les cheveux et prendre une douche. Si jamais des gens venaient déjeuner vers les heures de midi…

Je me rase, je me lave, je me douche. Et je me mets un peu de mousse à raser sur les bloms.

- Ça les rafraîchit, petite chérie. Et elles se tiennent plus tranquilles pendant un certain temps !

Un nouveau visage dans la cuisine. Une jeune fille. Assise sur un tabouret. Elle s’appelle Chérita.

- Une serveuse du Quilombo venue en renfort ?

Une solide, apparemment. Une toute jeune. Elle est là pour le week-end au moins.

Kafui porte un tailleur.

- Bien sapée ! Putulu ! Jeune pour jeune !

Elle va faire le service ce midi. Il y a des gens importants qui se sont annoncés pour le déjeuner ? Kafui n’a pas l’air particulièrement heureuse. Peut-être est-elle intimidée ? Ou préfère-t-elle s’occuper des poules et des canards ? Plutôt que des bourgeois ?

Roger vient de Lomé. Il toque à la porte de ma chambre-bureau (je suis, comme d’habitude, retourné à la mine

- Ça va, on connaît la chanson, azui. Arrête ton charre ! Ce n’est même plus drôle ! Tu te répètes ! Tu deviens complètement gaga !

- Et le comique de répétition, ça n’a pas le droit d’exister ?

- Ce n’est plus de la répétition, c’est du harcèlement !

cueillir la viande de chasse pour nourrir la famille nombreuse). Roger entre et je lui présente mes condoléances. Et je l’embrasse et je lui remets notre contribution.

Je lui demande des nouvelles de tout le monde. Ce qu’il fait pour l’instant, comment il se porte, comment vont les affaires…

- Et avec le garagiste de Gougoui , comment ça s’est passé, il a tout remboursé ?

- Quand je suis allé le voir, il venait juste de sortir. Quand on doit de l’argent à quelqu’un, c’est souvent comme ça, quelqu’un s’amène et on t’annonce que le patron vient « juste de sortir » !

Dog, pour la première fois, a été mis à la chaîne sous la paillote-loge du gardien (il importunait un couple

- Pour ne plus parler des clients, petite chérie, j’ai décidé…

- Mobudiééé !

-… désormais (quand j’aurai quand même quelque chose à en dire) de les appeler des « hôtes » !

d’hôtes qui avaient réservé une chambre pour le week-end. Il est tout fier ? Il est devenu un grand ?

Rien du tout ! Dog râle ferme ! Mais faudra bien qu’il s’habitue…

- Et les clients des bungalows (ceux qui restent une ou deux heures, prennent une douche, font la « chose », reprennent un douche et puis s’en vont), comment tu vas les appeler désormais (quand tu auras besoin d’eux pour la bonne compréhension de ton roman), douchka ?

- On les appellera des « usagers » ! Et ceux qui viennent boire (et subsidiairement manger), des « picoleurs » ! Et ceux qui viennent manger (et subsidiairement boire) des « affamés » ! OK ?

- Des usagers ? Comme on dit des « usagers » du téléphone ou des « usagers » des toilettes des gares de chemin de fer ?

- C’est cela même, petite chérie.

- Bandecon !

Kudjo sarcle le couloir de deux mètres qui longe tout le parc. Entre le fil de clôture et les haies que Gougoui et Nicole ont fait planter. Ce sera bientôt la saison des feux de brousse et ce couloir sert alors de coupe-feu (c’est à cette époque que les petites souris de brousse, noires avec le bout des poils un peu doré, essaient de se réfugier à l’intérieur de la propriété) (mais Pit, Bull et Dog les y attendent !). Quand il n’y a pas de vent, ça marche. Il est sur ce travail-là depuis la veille.

- C’est donc pour cela que je ne l’ai pas vu hier !

Cette journée d’hier m’a fatigué. Trop de monde. Je me réfugie dans ma chambre-bureau. Je passe l’après-midi à achever de relire (pour la troisième fois) mon polar. Cette fois, j’ai tout compris (et ça s’est bien terminé, le très méchant n’a pas été puni car il est mort avant d’avoir été démasqué mais le bon et la bonne ont fini par sortir du vilain piège qui leur avait été tendu… et, quand je les ai quittés, ils allaient se marier !).

- Et maintenant, « bouffe, dormir » ?

- Tu remarqueras que je ne t’ai pas parlé de bouffe aujourd’hui, petite chérie. Je me suis retenu, non ?

- Mais ça ne t’a certainement pas empêché de manger ! Je te connais !

- Tu m’aimes ?

- Azui !

Gougoui me dit que Roger lui a demandé de me remercier.

- Pourquoi ?

- Pour notre contribution.

- Combien ?

- Je ne te dirai pas !

On peut remercier quelqu’un directement mais c’est encore mieux (ça permet de témoigner du service rendu devant tout le monde, de le rendre public) de passer par une autre personne.

Kossi empile les chaises et les fauteuils de la grande paillote. Tous les soirs, il les range sur la terrasse arrière (eh oui, il y a aussi une petite terrasse dans l’ « espace privé » de Gougoui et de Nicole). Une très petite, très étroite. Sur laquelle donne la « porte de secours » de leur chambre à coucher.

Yaovi joue avec Dog qui a finalement réussi à se libérer (avec sa chaîne autour du cou).

Vite, une bouteille de deha (aujourd’hui, c’est Kudjo qui est allé le chercher dans le champ de Kossi). Même si je ne l’ai pas vraiment méritée…

Dans l’obscurité, je confonds Yao-le-cuisinier (assis sur l’escalier extérieur de la cuisine) et Fo Bomboma. Mes lunettes, je devrais les porter sur le nez ?

Fo Bomboma allume des lampes à pétrole pour baliser le chemin qui mène au parking.

Visite du CB. En scooter. Venu recharger ses portables.

Fo Bomboma (qui sait tout faire et le fait bien) s’occupe de ça aussi.

Le CB me salue.

- Comment ça se passe le séjour ?

- Très bien !

On boit un verre. On parle des différentes techniques de « tirage » (ou d’ « extraction » ?) du vin de palme (au Congo, on n’abat pas les arbres) On discute de la prochaine installation du courant à Badja. Puis le CB « demande le congé » et s’en va.

Gougoui fait les comptes de la journée avec Fo Bomboma (c’est lui qui tient la caisse !) puis le libère.

Poursuivi par Dog (elle grogne parfois mais elle aime ça !) (quelque chose se prépare ?), Bull se réfugie sous le chaise longue de Gougoui .

- Gougoui, raconte-moi (comme dirait Daniel), les Yovos, qu’est-ce qu’ils viennent à Nassogne, ils se chopent parfois des maladies ?

- Quand François et Ima se sont radinés…

- Mais Ima n’est pas une Blanche, quand même !

- C’est tout comme, non ? Depuis le temps qu’elle vit à Paris ! A peine arrivée (fin mars, sous une pluie battante !) elle s’est pété un plombage. Elle et François venaient de débarquer et avaient passé leur première nuit à l’hôtel Alcor. J’ai dû, de toute urgence, trouver un dentiste pour Ima avant de conduire le couple à Nassogne.

- Rien d’autre ?

- On a aussi eu, tout au début, quelques bonnes petites crises de paludisme (David, Djuna), ça arrive dans les meilleures familles, non ? Mais, à présent il y a beaucoup moins de moustiques. Les moustiques, c’est comme les fourmis et les termites, ça se gère. On a aussi eu quelques cas de chiasse (surtout un Français, un ancien policier, aujourd’hui placardisé, qui travaille à présent dans l’ « humanitaire » pharmaceutique et qui s’était réfugié à Nassogne pendant les « évènements », au début de cette année… il n’osait même plus se rendre à Lomé… il avait une de ces trouilles !) (les sphincters étaient trop relâchés et les antidiarrhéiques n’agissaient plus ?).

Beaucoup d’hôtes et d’usagers mais une journée, somme toute, assez calme.